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Interviews

Mobilité et Sobriété, avec Gaël Quéinnec

Gaël Quéinnec

Director of Prospective Research – Michelin.

S’exprime ici à titre personnel, ses propos n’engageant pas Michelin.


Analytics & Insights : Après un 20ème inféodé à l’automobile, les attentes et comportements des Français en termes de mobilité ont profondément évolué …

Gaël Quéinnec : Disons que sa dimension libératrice et plaisir s’érode, alors que jadis la mobilité était une valeur totalement positive. Aujourd’hui le discours sur la mobilité carbonée peut emprunter les registres du « mal nécessaire », de l’addiction, du plaisir un peu coupable qu’il faut justifier (« Chérie, c’est les Seychelles ou le burn-out »). La glorification de l’exploration et de la vitesse diminue. Le désir de possession de son propre véhicule aussi, car la mobilité devient un pilier un peu subi de notre mode de vie, comme le frigidaire ou la machine à laver, dont la valeur ne tient qu’à son usage. Évidemment ce mouvement est lent et progressif, et on trouve encore des « machos vroum-vroum », mais ils sont en voie de ringardisation rapide.

À noter que paradoxalement, alors qu’on se détache émotionnellement de la mobilité des personnes, nous augmentons notre consommation de transport de marchandises, avec les achats en ligne. Nos émissions de carbone liées à la mobilité en général diminuent beaucoup moins vite dans les faits que dans nos têtes.

Analytics & Insights : La crise sanitaire, puis la crise économique ont joué un rôle de booster …

Gaël Quéinnec : Déjà la crise sanitaire nous a appris qu’on pouvait parvenir à un niveau acceptable d’interaction et de relation sans se voir physiquement. On en ressent la limite chaque fois qu’on goûte au plaisir du présentiel, mais, quand même, plein d’interactions à faible intensité relationnelle (une prise de contact, de rendez-vous, une info descendante, etc.) se passent aisément de mobilité. Au travail notamment on peut initier une vraie relation par des visio-conférences, alors que c’était beaucoup moins le cas avec le téléphone. Et c’est de plus en plus vrai à mesure que s’améliorent les interfaces et réseaux.

Le deuxième booster est bien sûr l’économique car, oui, l’intégration progressive du coût écologique dans tous les prix va nous pousser à ajuster nos comportements. Nous sommes ainsi faits, c’est parce que l’énergie ou l’eau ne sont pas assez chères que nous les surconsommons. La transition écologique ne sera possible qu’en donnant son vrai prix à la nature, que l’on a trop longtemps voulu croire infinie et gratuite. Dans un monde parfait cette transition se ferait de manière graduée et pilotée ; dans la vraie vie ce sera beaucoup plus par le bazar et les crises, avec beaucoup de lésés pour quelques profiteurs.

Analytics & Insights : Aujourd’hui, comprendre les attentes et besoins des citoyens, et y répondre, devient d’une complexité absolue …

Gaël Quéinnec : Je ne suis pas sûr que nos aspirations profondes soient beaucoup plus complexes que par le passé. Mais le chaînage entre ces aspirations, attentes et comportements et très complexifié par la révolution de l’information, avec les réseaux sociaux, les médias, les tutos, etc. Le consommateur est à la fois submergé, manipulé et bien plus averti, car il n’y a pas que des fake news sur internet !

Avant nous étions influencés par des publicités et des discours, maintenant nous sommes manipulés par des influenceurs et surtout les algorithmes des réseaux sociaux qui nous maintiennent dans nos biais de confirmation. Cela bouscule les bonnes vieilles techniques de communication des entreprises et des politiques, qui doivent profondément densifier leurs discours et les moyens de les articuler jusqu’à leurs cibles. Dans le même temps, les technologies se complexifient et une nouvelle dimension s’ajoute aux raisonnements, qui passent de 2 facteurs (disons grossièrement l’économique versus le social) à 3 facteurs, en ajoutant les considérations planétaires.

Analytics & Insights : Pour répondre à ces nouvelles problématiques, de nouveaux outils apparaissent nécessaires, notamment basés sur l’AI …

Gaël Quéinnec : Absolument, je rangerais plutôt l’AI dans les progrès. Chat GPT dit quand même plus de vérités que de bêtises, et globalement, en matière d’intelligence, le manque est pire que l’excès.

Par exemple cela devrait nous aider à calculer être beaucoup plus rationnels dans nos choix, notamment vis-à-vis de l’environnement. Aujourd’hui, pour qui est sincèrement désireux de réduire son empreinte, les instruments d’aide à la décision en temps réel font défaut. Faut-il mieux remplir mon congélateur ou faire plus fréquemment les courses ? Faut-il mieux aller au cinéma ou regarder Netflix ? Etc. La réponse dépend toujours de multiples paramètres, qui varient dans le temps et l’espace que seules des machines pourraient transformer en aides à la décision.

Là où l’impact de l’AI pose question, c’est d’une part sur nos libertés, mais je crois qu’en Europe nous saurons nous protéger du pire, et d’autre part sur les postes de cols blancs, cadres et décideurs. Sur ces emplois, l’intelligence artificielle pourrait bien être le tsunami que la robotisation a été pour les cols bleus. Là aussi la transition risque d’être douloureuse, mais au bout du compte cela pourrait nous laisser plus de temps pour nos loisirs et nos relations sociales, ou pour être un peu plus producteurs de nos propres consommations.